Art & Culture

Des chefs-d’œuvre enveloppés d’histoires

Des chefs-d’œuvre enveloppés d’histoires

De “l’achat” à la “connaissance” : l’attrait des voyages artisanaux
Au fond, les êtres humains sont des conteurs d’histoires. Cette caractéristique innée, ce besoin presque instinctif, ne s’est pas dilué avec le temps, malgré l’ère de l’hypervitesse, de la consommation de masse et de la production standardisée dans laquelle nous vivons. Les objets faits main sont les manifestations tangibles d’un récit ; chaque pièce porte en elle une forme de “temps invisible”. On y retrouve la philosophie de son créateur, ainsi que les heures consacrées au geste.
Le paysage culturel du Japon renferme une quantité innombrable d’histoires et de visages derrière ces savoir-faire.
Ce dossier propose une immersion au cœur de cinq artisanats emblématiques de la région de la mer intérieure de Seto, chacun incarnant une philosophie distincte, un caractère régional affirmé et une mémoire culturelle singulière.

Table des matières

1. Sacs de Toyooka, Masumi Hono et Toyooka Kaban Artisan Avenue (Hyōgo) | La « ville des sacs » à l’histoire millénaire

Dans la préfecture de Hyōgo, dans la ville de Toyooka, également connue sous le nom de « ville des sacs », se trouve une entreprise familiale avec son atelier de fabrication : Masumi Hono.

Masumi Hono est une maison forte de plus de 100 ans d’histoire, dont les racines remontent à une tradition ancestrale de tressage du saule vieille de 1300 ans, datant de l’époque de Nara (710–794). Également appelés paniers yanagi-gori, ces ouvrages en saule ont largement contribué à façonner la renommée de la région.

Au fil des générations, les artisans de Masumi Hono ont toujours eu l’âme d’innovateurs, leurs créations prenant des formes diverses et évoluant avec le temps.

La première génération s’est concentrée sur la transformation des paniers de saule en bagages. Pour en renforcer la durabilité, elle a intégré du papier et des finitions laquées. La deuxième génération a ensuite développé des coffres structurés, avant d’orienter progressivement son travail vers la maroquinerie.

La troisième génération, celle d’aujourd’hui, revendique désormais une approche tournée vers le sur-mesure, remplaçant l’idée de « ce qui devrait être » par celle de « ce qui pourrait être ».

Actuellement, une équipe de 22 artisans spécialisés dans la fabrication de sacs travaille chez Masumi Hono, avec un savoir-faire dédié aux commandes personnalisées. 

Limitées à deux groupes par jour, les visites permettent aux clients d’entrer, de choisir la texture du cuir qu’ils préfèrent, puis de formuler une demande pour créer leur propre sac, entièrement personnalisable. Chaque sac Masumi Hono est marqué d’une étiquette rouge et bleue, garantissant son niveau d’excellence et de qualité.

Profondément ancrée dans les ressources éducatives locales, l’entreprise s’engage avec sérieux en faveur des générations futures d’artisans. Son activité fait également office de centre d’apprentissage, offrant un lieu où celles et ceux qui souhaitent maîtriser cet art peuvent se former. Grâce à la collaboration avec deux écoles techniques locales, ces ressources pédagogiques permettent à une nouvelle génération d’innovateurs d’acquérir les outils et les connaissances nécessaires pour perpétuer l’héritage de la ville.

En plus de la visite de l’atelier, les personnes qui se rendent à Toyooka peuvent plonger dans l’univers du sac, à l’intérieur comme aux abords de la Toyooka Kaban Artisan Avenue. Cette boutique emblématique met en lumière et propose à la vente des créations de différents artisans de la région, aux styles variés, dont celles de Masumi Hono.

À l’extérieur du magasin, le quartier affirme, lui aussi, son identité de centre dédié au design de sacs. 

Devenir propriétaire de l’un de ces sacs artisanaux, c’est accepter d’en poursuivre l’histoire à son tour. Et inévitablement, « plus vous utiliserez votre sac, plus il gagnera en caractère ».

2. Sabre japonais, Bizen Osafune Token Village, Musée du sabre japonais de Bizen Osafune (Okayama) | Des armes à l’art : le travail du fer habité par l’esprit

Situé dans la préfecture d’Okayama, Bizen Osafune est surtout connu comme un lieu sacré pour le sabre japonais. Remontant à l’époque de Kamakura (1185 - 1333), cette région a longtemps représenté le plus important centre de production de sabres du pays.

Si l’on associe généralement les sabres à la guerre, ils étaient aussi, et souvent, considérés comme des symboles de bon augure, censés protéger leur propriétaire de la malchance et des maladies. Un sabre pouvait se transmettre sur plusieurs générations au sein d’une même famille. Les trous visibles sur la poignée témoignent de ces transmissions successives : ils indiquent que le sabre était ajusté sur mesure pour chaque nouveau propriétaire.

La ville attire des passionnés d’artisanat, qu’ils soient japonais ou internationaux, et abrite le Musée du sabre japonais, Bizen Osafune. Principalement consacré au katana, le sabre emblématique produit dans la région, le musée offre aux visiteurs un aperçu détaillé des méthodes de fabrication ainsi qu’une plongée approfondie dans son histoire, à travers ses galeries et espaces pédagogiques (avec des descriptions disponibles en japonais et en anglais).

Très appréciée des visiteurs étrangers, une démonstration traditionnelle de forge est organisée une fois par mois. Au plus près de l’action, il est possible d’observer le Tamahagane, un acier japonais de haute qualité, chauffé et travaillé à une température d’environ 1200 degrés. De manière plus régulière et dans un cadre plus accessible, les visiteurs peuvent également assister à des ateliers de forge, où l’on découvre les différentes étapes de fabrication, de la mise en forme à la gravure, jusqu’à l’affûtage de la lame.

Le maître forgeron Ando, originaire de Tsuyama dans la préfecture d’Okayama, contribue aux activités du musée depuis 21 ans, consacrant chaque jour son temps à l’art de la fabrication des sabres. Ses mains, marquées par la chaleur de la forge et le martèlement du fer, témoignent de cette pratique exigeante. Ses gestes, précis et assurés, portent en eux le poids de l’histoire et des traditions liées à chaque lame.

3. Pinceaux de Kumano, Fudenosato Kobo (Hiroshima) | Le monde délicat des pinceaux au service de la calligraphie et de la beauté

Très réputés et reconnus dans le monde entier, les pinceaux fabriqués dans la ville de Kumano, dans la préfecture de Hiroshima, sont connus sous le nom de pinceaux de Kumano. 

Kumano est historiquement considérée comme l’un des centres majeurs de l’art et de la culture au Japon, fournissant depuis plus de 180 ans la grande majorité des pinceaux d’écriture, de peinture et de maquillage du pays.

Aujourd’hui plébiscités par les maquilleurs professionnels à travers le monde, les pinceaux de Kumano trouvent leur origine à la fin de l’époque d’Edo, autour des années 1830. 

En 1975, le gouvernement japonais les a officiellement reconnus comme un « artisanat traditionnel ».

Les visiteurs de Kumano peuvent plonger dans les subtilités des pinceaux de Kumano au Fudenosato Kobo, à travers le shopping ou en participant à des ateliers. 

Au premier étage, les présentoirs de la boutique Kumano Fude Select Shop exposent plus de 1000 variétés de pinceaux provenant de plus de 31 fabricants différents, destinés à la calligraphie, à la peinture ou encore au maquillage.

Des conseillers sont présents pour accompagner les visiteurs et les aider à choisir le type et la forme de pinceau les mieux adaptés à leur usage. Il est ainsi possible de comparer en un seul lieu les sensations et la qualité de toutes ces différentes marques.

Au cœur de la fabrication des pinceaux de Kumano se trouve l’assemblage minutieux de poils naturels. Leur texture provient d’une sélection rigoureuse de poils d’origine animale, choisis pour leurs qualités spécifiques. 

Les artisans trient et regroupent les fibres, puis travaillent avec de la cendre qu’ils incorporent aux poils. Une fois les huiles retirées, les fibres abîmées sont soigneusement peignées et éliminées. Les racines peuvent alors être coupées à la longueur souhaitée pour le pinceau. La touffe prend ensuite une forme cylindrique, elle est alors insérée dans le manche, puis le pinceau est collé et façonné une dernière fois.

Malgré la rapidité des gestes du maître artisan, chacun de ses mouvements repose sur un sens du jugement extrêmement affiné. Il faut en moyenne douze années de formation, ainsi que la réussite d’un examen de certification, pour être reconnu professionnellement. Le processus est donc loin d’être simple.

4. Washi artisanal de Tokuji, atelier Chijimatsu Washi (Yamaguchi) | Mémoires de papier, façonnées au fil des eaux claires

Depuis plus de 800 ans, la ville de Tokuji, dans la préfecture de Yamaguchi, perpétue une longue tradition de fabrication de papier washi. Remontant à l’époque de Kamakura (1185 -  1333), cette production constituait l’un des piliers de la subsistance locale, aux côtés de l’agriculture.

Plus récemment, avec l’essor des usines et l’industrialisation, les jeunes générations ont quitté la région pour s’installer dans les grandes villes à la recherche d’un emploi stable, transformant durablement les modes de travail ainsi que l’équilibre de la communauté locale.

Ces évolutions ont insufflé à Chijimatsu, responsable de l’atelier Chijimatsu Washi, un profond sentiment de devoir : celui de préserver les traditions du washi de Tokuji, et ce en dépit des réalités sociales actuelles et des défis qu’elles imposent.

Désigné bien culturel immatériel de la ville de Yamaguchi, le washi de Tokuji est, au fond, l’expression tangible de l’émotion humaine. Chijimatsu souligne que l’état d’esprit du papetier, tout comme les conditions du jour, température, humidité et fatigue, peuvent fortement influencer la qualité des feuilles produites. Il existe dans ce savoir-faire une dimension vivante, sensible et intuitive que les machines ne peuvent reproduire.

La production du washi est fortement influencée par les saisons et débute à la fin de l’automne, au moment de la récolte des matières premières. De la cuisson des fibres brutes jusqu’au battage et au tri des impuretés, le processus est long, exigeant et physiquement éprouvant. Une grande partie du travail est encore réalisée à la main, et les journées commencent dès les premières heures du matin.

Le processus traditionnel de fabrication du washi consiste à faire tremper l’écorce de kōzo (mûrier à papier), à la faire bouillir dans une solution alcaline, puis à la rincer à l’eau courante afin d’éliminer la lessive*. Après un retrait minutieux des impuretés, les fibres sont battues pour les assouplir, puis mélangées à de l’eau et à du neri (une substance mucilagineuse issue de racines végétales) afin que la pulpe reste en suspension de manière homogène dans la cuve. Une dispersion plus régulière des fibres permet d’obtenir une surface plus fine et une meilleure durabilité.

Dans son ensemble, chaque étape du processus exige savoir-faire, patience et expérience. L’attention méticuleuse portée aux détails par Chijimatsu est reconnue bien au-delà du Japon : le washi produit ici est utilisé à des applications haut de gamme, notamment pour des étuis d’ordinateurs portables ou des éléments de décoration intérieure traditionnelle dans des établissements tels que des hôtels.

*(ici faisant référence à la solution alcaline ou « Lessive de cendres »)

5. Teinture à l’indigo, atelier Ruafu (Tokushima) | La « philosophie de l’indigo », de la culture à la teinture

Fondé en 2014 dans la préfecture de Tokushima, l’Indigo Dyeing Studio Ruafu (qui signifie « souffle de vie » en hébreu) est un atelier spécialisé dans la méthode traditionnelle de fermentation naturelle à la lessive alcaline, utilisant du sukumo produit localement, des feuilles d’indigo fermentées qui constituent la base de la teinture japonaise traditionnelle. Attaché à la relation intime entre artisanat et nature, le nom de l’atelier incarne son essence : vivre et respirer l’indigo, le manipuler avec patience, et superposer les tissus de ce « Japan Blue » dont Tokushima est si emblématique.

Les ateliers proposés par Ruafu sont à la fois interactifs et pédagogiques, rythmés avec justesse et adaptés aux familles. Un coin jeu pour enfants est aménagé dans le studio : les parents peuvent ainsi, en pleine conscience et avec concentration, s’immerger dans l’art de la teinture, l’espace d’un instant.

Le rythme de l’atelier reflète un profond respect pour cet art et pour ses pigments : de courtes immersions pour obtenir des tons bleu ciel, des phases d’oxydation répétées pour révéler des bleus plus profonds, puis un rinçage délicat qui laisse le tissu souple et prêt à être porté. L’engagement du studio envers son savoir-faire est manifeste.

Grâce à une planification attentive et à un profond respect pour l’écosystème de création, qui englobe les échanges, les personnes, les matières et les méthodes, le studio affirme pleinement son engagement envers son art. Les nouvelles idées sont les bienvenues, et les visiteurs peuvent apporter leurs propres pièces en coton ou en lin (dans des dimensions raisonnables) afin de les teindre et créer leurs propres motifs.

Les ateliers étant organisés sur des créneaux horaires limités, une réservation est nécessaire.

6. Conclusion | Savoir-faire transmis et beauté héritée : les plus beaux artisanats de Setouchi

La communauté d’artisans et de maîtres d’art qui ont consacré leur vie à transmettre leur savoir constitue le socle de la riche histoire et de la culture de Setouchi, et c’est précisément pour cette raison que ses techniques ancestrales ont pu être si bien préservées. Dans une vision d’ensemble, beaucoup partagent les mêmes espoirs et les mêmes inquiétudes quant à l’avenir de l’artisanat, et l’on ressent, au cœur de leur travail, un profond sens de mission pour assurer la continuité des traditions japonaises.

En associant techniques traditionnelles et applications innovantes, ces savoir-faire offrent aujourd’hui de multiples possibilités et des façons toujours renouvelées d’apprécier ces héritages dans le monde contemporain. À travers ces récits, une évidence se dessine : la véritable valeur de ces artisanats réside dans le dévouement de celles et ceux qui les façonnent.

Quelle meilleure manière de découvrir l’histoire de Setouchi que de fouler sa terre, de plonger dans son passé et de faire l’expérience, de près, du savoir et de la passion de ses artisans ?

DESTINATION LIÉE

Hyogo

La préfecture de Hyogo se trouve approximativement au centre de l’archipel du Japon. Elle possède le port de Kobe qui joue un rôle important comme porte d’entrée du Japon. Elle est également dotée de nombreux sites touristiques comme le Château de Himeji, classé patrimoine mondial par l’UNESCO et plusieurs régions de sources chaudes onsen. Le boeuf de Kobe, une des trois grandes marques de boeuf japonais wagyu, est un de ses délices.

Hyogo